Méthodologie
Comment Monetary Topology évalue les systèmes monétaires.
Pourquoi cette grille ?
Les monnaies — locales, libres, complémentaires, classiques — ne se comparent pas naturellement. Elles diffèrent par leur mode d'émission, leurs règles d'utilisation, leur ancrage territorial, leur rapport au temps, à la valeur, au pouvoir, à l'écologie.
Cette plateforme propose une grille d'analyse à trois axes qui permet de positionner chaque projet monétaire selon sa contribution économique, écologique et sociale. L'objectif n'est pas de hiérarchiser, mais de rendre comparables des systèmes que l'on a tendance à juger sur un seul critère.
Les trois axes
- € Économique — capacité du système à favoriser la production, l'échange, la stabilité des prix, la confiance dans la valeur, l'accès au crédit.
- 🌿 Écologique — impact du système sur les ressources naturelles, les externalités, l'incitation à la sobriété ou à la surconsommation.
- 👥 Social — inclusion, redistribution, ancrage territorial, gouvernance démocratique, conditions du travail et de la coopération.
Comment lire les scores ?
Chaque axe est noté sur 100. Un score plus élevé indique que le projet, selon ses choix de design, contribue plus fortement à l'objectif de l'axe concerné. Un score n'est pas un jugement de valeur global — un projet peut très bien afficher un score modeste sur un axe et exceller sur un autre.
La note globale (visible en page d'accueil et dans la liste des projets) correspond simplement à la moyenne arithmétique des trois axes. Elle permet une lecture rapide, mais le détail thème par thème, lui, raconte une histoire plus fine.
La grille
La grille est composée de 8 thèmes (du législateur aux conséquences), chacun découpé en plusieurs critères. Pour chaque critère, le contributeur coche les choix qui décrivent le mieux son projet. Chaque choix a été pondéré sur les trois axes par le groupe de travail à l'origine de la grille.
La structure complète de cette grille est visualisable de manière interactive sur la page Codex.
Contribuer
N'importe qui peut soumettre un projet et le remplir lui-même après inscription. Les projets passent ensuite par une étape de publication et leurs critères peuvent faire l'objet de revues par d'autres contributeurs.
La plateforme est ouverte et son code est public. Les retours, propositions de critères ou contestations de pondérations sont bienvenus via le mécanisme de revue intégré.
Limites assumées
La grille reflète les choix méthodologiques de notre groupe. Elle n'est pas (encore) un standard académique consacré. L'évaluation est toujours sujet à évolution en fonction de vos revues. Vous pouvez proposer vos revues des critères dans le menu ad-hoc (nous vous engageons vivement à le faire). Nous collectons et mettons à jour les critères une fois par an. Proposez également vos systèmes économiques pour faire grossir la base, nous sommes joignables sur contact at econologistes.org.
Lire les papiers de recherche publiés :
- Les pondérations sont discutables — c'est précisément pourquoi le mécanisme de revue existe.
- Un projet bien rempli reste subjectif : qui remplit, depuis quel angle, avec quelle information.
- L'outil mesure des choix de design, pas des impacts mesurés. Deux projets aux choix similaires peuvent avoir des effets très différents sur le terrain.
Origine et philosophie de l'outil
Un constat de départ
Le projet est né d'un constat : la monnaie est partout traitée comme un objet technique ou naturel, alors qu'elle est en réalité une institution politique qui structure profondément l'organisation des sociétés et leurs trajectoires écologiques. La recherche sur la monnaie reste fragmentée, les expérimentations sont dispersées, et il manque un cadre commun pour les comparer et apprendre collectivement. Sans outil de comparaison, le système dominant — la logique monétariste contemporaine et son cadre institutionnel néolibéral — apparaît comme une évidence incontestable.
Topologie, pas typologie
Plutôt que de proposer une nouvelle typologie (qui impose des catégories figées), nous avons choisi une approche topologique : un cadre descriptif qui se construit a posteriori, à partir de caractéristiques observables et partagées par les différents systèmes, indépendamment de leur origine, de leur légalité ou de leur orientation idéologique. Ce choix s'inscrit dans la lignée de travaux antérieurs (Pineault, Boyer-Xambeu et al., Lietaer & Kennedy, Blanc, Tichit et al., Martignoni, Dissaux & Fare) qui ont tous montré l'impossibilité d'établir une classification universelle des systèmes monétaires — et l'intérêt d'un cadre flexible et participatif.
Une grille en huit thèmes
La grille est organisée en 8 thèmes : généralités, législateur, institution monétaire, règles d'émission et de rachat, règles d'usage, monnayage, fonctionnement, et conséquences sociales et écologiques attendues. Les six thèmes centraux (du législateur au fonctionnement) couvrent les choix structurants d'un système monétaire, tandis que les thèmes 0 et 7 fournissent le contexte et les effets observés. Chaque thème se décompose en caractéristiques (les questions fondamentales auxquelles tout système doit répondre), elles-mêmes déclinées en éléments (les modalités précises de réponse). Nous distinguons explicitement les caractéristiques de design — choisies a priori par les concepteurs — des propriétés émergentes — observées a posteriori dans l'usage réel (vitesse de circulation, topologie du réseau, dynamiques de prix, échelle d'adoption).
Notation 0–9 et revue par les pairs
Chaque élément est noté de 0 à 9 sur les trois axes, la somme des points étant contrainte à 9 (sauf pour les questions de type Likert). La notation ne cherche pas à produire un classement définitif mais à visualiser le profil d'un projet sur des dimensions partagées. Avec plus de 600 éléments dans le modèle, la subjectivité interprétative est inévitable — c'est précisément pour cela que nous avons intégré dès le départ un mécanisme de revue par les pairs qui permet la validation collaborative, la contestation et l'évolution des scores comme de la structure même de la grille. Le cadre reste donc délibérément ouvert, évolutif, et conçu pour accueillir la pluralité plutôt que de l'aplatir.
Une construction collective et itérative
Le cadre analytique a été élaboré collectivement, en partant d'une question simple : à quelles décisions fondamentales tout système monétaire doit-il répondre, qu'il soit conçu explicitement ou hérité d'un usage ? De cette interrogation est née une décomposition hiérarchique systématique — du thème général à la caractéristique précise, puis à l'élément concret — qui a permis d'identifier, de discuter et de raffiner plus de 600 modalités d'expression possibles. La grille n'a pas été déduite a priori d'une théorie ; elle s'est constituée par allers-retours entre la littérature existante, l'observation de systèmes réels et le débat entre contributeurs aux profils variés (économistes, chercheurs en monnaies complémentaires, praticiens, militants). Plusieurs projets ont déjà été passés au crible pour valider sa pertinence et son utilisabilité, et la liste s'enrichit à chaque nouvelle contribution.
Une notation en trois temps
La notation de chaque élément suit une procédure en trois temps : on évalue d'abord son alignement théorique avec chacun des trois axes ; on le compare ensuite aux autres éléments d'une même caractéristique pour estimer son impact relatif ; on classe enfin l'ensemble du plus au moins impactant. La somme des points sur les trois axes est contrainte à 9 (sauf pour les questions de type Likert), ce qui force un arbitrage explicite entre économique, écologique et social plutôt qu'un cumul indifférencié. Chaque note est accompagnée d'une justification textuelle, ce qui rend la grille auditable : un contributeur peut comprendre — et contester — les choix faits avant lui.
Un outil résolument vivant
La philosophie qui sous-tend l'ensemble est celle d'un outil évolutif et adaptatif. Plutôt que de chercher à neutraliser la subjectivité inhérente à toute évaluation normative, nous l'avons placée au cœur du dispositif : les désaccords entre évaluateurs — techniques, idéologiques ou méthodologiques — ne sont pas des obstacles mais des matériaux d'analyse, à rendre visibles et discutables. Les utilisateurs ne sont pas seulement invités à remplir des fiches : ils peuvent proposer de nouveaux éléments, contester des pondérations, ou reconfigurer la structure même de la topologie. Cette ouverture s'inscrit dans une démarche plus large — nourrie notamment par les échanges au sein de la communauté RAMICS (Research Association on Monetary Innovation and Community and Complementary Currency Systems) — qui considère la pluralité monétaire non comme une bizarrerie à classer, mais comme une ressource démocratique à cultiver.
Référence : Delandre P., Derudder P., Fert F., Tichit A. (2026). Towards a Topology of Monetary Systems. International Journal of Community Currency Research, Vol. 30 No. 1, 5-55. DOI 10.26034/zh.ijccr.2026.9503.
